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Cela fait deux mois que je suis dans la prison de Valenciennes. Le 19 octobre, j’ ai changé de cellule. Du quartier Est je suis passé au quartier Ouest. Ma nouvelle cellule est prévue pour une seule personne (un seul lit) ; elle est normalement réservée au « confinement », c’ est-à-dire aux détenus qui, pour une raison ou pour une autre, doivent être mis à l’ écart. La plupart du temps il s’ agit de prisonniers qui, s’ étant attiré la haine des autres, craignent pour leur sécurité. Il faut, en effet, savoir que l’ univers carcéral est rempli de délateurs qui, contre un maigre avantage (ou même un simple espoir de maigre avantage) « donnent » d’ autres détenus coupables de trafics (shit, portable…). Certains parviennent à passer inaperçus. Mais d’ autres, qui parlent trop, acquièrent rapidement la réputation de « balances », ce qui peut leur créer de nombreux désagréments.

D’ autres prisonniers sont, quant à eux, couverts de « dettes » : ils ont emprunté du tabac sans pouvoir, ensuite, rendre l’ équivalent. Pour rembourser, ils peuvent accepter des missions périlleuses : véhiculer de la dope ; ramasser en promenade des sacs que des gens jettent de l’extérieur et qui contiennent des choses interdites en prison (on appelle ça « les missiles », leur ramassage est interdit, il est puni de « mitard ») ou, s’ ils refusent, le plus sage est de rester en cellule, voire être en confinement…

La prison est un monde qui a ses règles : règles dictées par les autorités et règles non écrites venues des détenus. Mieux vaut n’ enfreindre ni les unes ni les autres. Ici, la politique de sagesse consiste à parler le moins possible, à en savoir le moins possible et à rester à l’ écart de tous les trafics. Sachant que la cigarette (et le shit) reste la principale monnaie d’ échange, le fait de ne pas fumer protège énormément, car le non-fumeur est automatiquement considéré comme un miséreux incapable de mener à bien une quelconque transaction.

Voilà pourquoi ma mise en « confinement » est sans lien avec une situation dangereuse. Ici, je suis vu comme un genre d’ extraterrestre‚ un « écrivain », emprisonné juste pour avoir écrit « des trucs sur Israël » (ce qui révolte tous mes co-détenus), mais un extraterrestre « gentil », prêt à dessiner, à écrire des lettres et même à composer des poèmes à la demande. Bref, on me respecte, un respect mêlé d’ ignorance car ces gens voient bien que nous ne sommes pas du même monde.

Je suis en cellule seul, tout simplement parce que les autorités de la prison n’ ont trouvé personne qui ait le même profil que moi : non-fumeur, qui se lève vers 4h du matin, qui ne regarde jamais la TV, passant ses journées à écrire, à apprendre l’ allemand et à dessiner dans le calme… Nouvelle preuve qu’il n’ y a aucun « complot » contre moi : les autorités de la prison ne me persécutent pas, bien au contraire. Elles respectent ce que je suis et tentent de rendre mon séjour ici le moins dur possible, dans le respect du règlement intérieur (je n’ ai aucun passe-droit). J’ écris cela pour ceux qui, dans nos milieux, croient les Juifs surpuissants, capables de plonger leurs tentacules partout. Si c’ était le cas, ils pourraient aisément faire de ma détention un véritable enfer, ce qui n’ est pas le cas, loin de là.

Les gens ici m’ apprécient à tel point que, du temps où j’ étais seul dans une cellule pour deux, cinq autres détenus ont proposé de venir avec moi, afin de pouvoir bénéficier de calme et de conversations intéressantes. Les 17 et 18 octobre, suite à un couac administratif, un autre prisonnier – assez peu aimé pour des raisons plus ou moins bonnes – a partagé ma cellule. Il était aux anges et faisait tout pour m’ être agréable. C’ en était presque gênant. Lorsque, le 18 au soir, je lui ai annoncé mon départ, il est resté prostré pendant près de 20 minutes. (…)

J’ aime bien, ici, lire Libé. Ce quotidien défend les prisonniers d’ opinion du monde entier. Le 14 octobre, c’ était Fahem Boukadous, un journaliste opposant tunisien condamné à 4 ans de prison pour « diffusion d’ information susceptible de porter atteinte aux personnes et à leurs biens » (Libé, 14 oct., p. 11). Quatre jours plus tard, une page entière était consacrée à Sonia Terhzaz, une Franco-Marocaine de 27 ans qui se bat pour la libération de son père, un colonel major marocain coupable d’ avoir critiqué le régime et embastillé au terme « d’ une parodie de procès » (Libé, 18 oct., p. 40). Le quotidien se lamentait : « La cause n’ est pas facile à vendre : un haut gradé à la retraite, c’ est moins “ sexy” qu’ un activiste des droits de l’ homme ». Sans doute. Et, tout au bas de l’ échelle, il y a le révisionniste. Pour lui, pas une page, pas une ligne, pas un mot. Alors que l’ affaire ne se passe pas au-delà des mers mais à moins de 300 km de Paris.

Pourtant, Libé publie des textes sans ambiguïté sur la libre recherche et l’ objectivité en histoire : « L’ historien », écrit un professeur-formateur, doit « s’ interdire une recherche partielle et partiale ». C’ était dans l’ édition du 15 octobre, p. 7. Quelques pages plus loin on lisait, sous la plume du professeur d’ histoire contemporaine à l’ université Paris VIII, Michèle Riot-Sarcey : « Non, décidément, l’ histoire n’ appartient ni à l’ Etat républicain ni au gouvernement. Faite de conflits, d’ interprétations contradictoires [je souligne], d’ oublis et d’ impensés, elle est tout entière à la disposition de tous et de chacun, Français ou étranger » (Ibid., p. 29). Ces textes sont à rapprocher des propos tenus la veille par Robert Badinter sur la non-constitutionnalité des lois mémorielles.

Quand je les lis ou que je les entends, je vais à la fenêtre de ma cellule et j’ appelle : « Hou-hou ! Je suis là ! C’ est le moment d’ agir ! » M’ entendront-ils ? La réponse à cette question permettra, comme l’ a si bien dit P.E. Blanrue, de trier entre les vrais et les faux libertaires.

Vincent Reynouard

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